30 octobre 2008

1 an - 2 mois- 3 jours & 4 heures - chapitre 1

- Cessez de venir me voir pendant un an et nous en reparlerons ! 

Il a lancé la phrase, simplement, comme un pari, comme un jeu

Elle a rattrapé les mots, douloureusement, comme un affront, comme un coup…

Sa chaise tremble, ou c’est elle. Elle ne sait pas ou plus. Elle n’est pas, elle n’est plus.

Elle regarde l’homme qui lui fait face. Ce visage qui lui est familier, ces yeux verts qu’elle connaît si bien. 

Elle se lève brusquement et lui tend la main.

-          Au revoir Docteur Mairane

Persuadé qu’elle allait regagner son siège, lui se contente de la saluer depuis son fauteuil, avec un sourire amusé.

En se dirigeant vers la porte, elle doute soudain de sa décision. Mais elle ne peut pas, elle ne veut pas reculer.

Elle souffrait un quart d’heure auparavant, elle ne souffrira qu’un peu plus dans une heure.

Elle scrute les murs du cabinet, comme pour s’en imprégner. Pour en garder un souvenir éternel…

Le Weisbuch qu’elle aimait tant. Les trois singes de la sagesse sur la petite étagère fixée de travers sur le mur. Ces petits singes qui l’amusaient, qui les avaient amusés tous les deux le jour où elle les avait comparés à Freud, Lacan & Jung… Freud qui ne voit rien, Lacan qui ne parle pas et Jung, qui n’entend pas. Elle sourit en se rappelant ce fou rire, un parmi tant d’autres ; beaucoup d’autres…

L'homme était à présent derrière elle, et la devança rapidement pour atteindre le premier la poignée de la porte.

-          Au revoir Emmanuelle Lagne, à bientôt !

-          365 jours, Docteur Mairane… et… Pas ici !

Elle baissa la tête pour ne surtout pas croiser son regard, car à lui seul il aurait pu la faire changer d’avis en une fraction de seconde.

Elle mourait encore d’envie de lui dire « A la semaine prochaine » mais se l’interdit.

Si elle n’a qu’une chance, une seule, elle doit la saisir. Même si ce n’était qu’une galéjade, un stupide mal entendu, elle ira jusqu’au bout de son erreur.  Et il n’y a qu’une seule alternative une année sans lui…

Lorsqu’il referme la porte derrière elle, elle l’imagine hocher la tête, un sourire aux lèvres, n’imaginant pas une seconde qu’elle l’avait prit au sérieux.

Qu’elle ne reviendrait pas !

En passant devant la secrétaire, elle se dit que elle aussi allait lui manquer ; ses chignons ratés son maquillage d’un autre age et ses vilaines lunettes, qui à défaut de lui donner un air intellectuel, l’enlaidissait davantage.

Lors de ses premières consultations, avant de savoir que le Docteur Mairane était célibataire, elle était persuadée que c’était sans aucun doute l’épouse du médecin qui l’avait choisie.

-          Au revoir Madame Lagne. A la semaine prochaine. Vous ne prenez pas votre rendez-vous tout de suite ?

Dans l’impossibilité de lui répondre, Emmanuelle s’enfuit en courant.

Elle réalise qu’il faut qu’elle parte vite. Très vite !

Elle courre jusqu’à sa voiture sans se retourner et une fois à l’intérieur, elle se promet de ne plus passer dans cette rue durant les douze mois à venir.

Ne pas pleurer, garder ça pour plus tard.

Elle conduit par réflexe, par habitude. Elle se gare enfin devant chez elle, descend de son véhicule cherche les clés de sa maison puis maudit les sacs à mains où l’on ne retrouve jamais rien, se demande qui à bien pu mettre un tel désordre dans cet espace si restreint.

Trouvées ! Elle les brandit tel un trophée, heureuse de sa victoire.

La serrure… Les larmes. Non, pas pleurer... Plus tard.

-          Bonjour Madame Lagne, beau temps n’est ce pas ?

Elle se fiche du temps, de la voisine et de son chien stupide. Telle une sauvage, elle ignore la vieille dame et s’engouffre à l’intérieur. Son intérieur, son havre de paix.

Maintenant pleurer… Elle s’effondre dans le couloir, incapable d’aller plus loin sans verser auparavant les torrents de larmes qui la submergent.

De longues minutes plus tard, elle réalise la stupidité de sa position. Assise par terre, à moitié déchaussée, les jambes repliées sur sa poitrine. Pour un peu, elle sucerait son pouce.

Ah ! elle est jolie la femme libérée. On l’assume bien la quarantaine !

Elle se relève enfin, retire son manteau et se dirige vers la salle de bain. Devant son miroir, elle évalue l’étendue des dégats. Et malgré tout, elle se trouve jolie.

Elle attache rapidement ses longs cheveux roux et opte pour une douche. La chaleur la réconforte et lentement, elle reprend ses esprits.

Elle s’en veut. Elle s’était jurée de ne plus jamais se rendre malade pour un homme et comble du mauvais goût ; c’est par amour pour son psychiatre qu’elle est dans un tel état !

Elle enfile un jean, une chemise et tente maintenant de recoller les morceaux… Ses morceaux… Elaborer des plans sur un an.

Elle se prépare un thé et se love dans son canapé, avec son chat pour tout réconfort.

Qui comprendrait de toute façon ?

Certains, ceux qui croient tout savoir, lui parleraient de transfert… Mais elle, elle sait. Elle sait qu’elle a dépassé cette étape depuis longtemps déjà. Il est certainement tout pour elle sauf un pauvre transfert !

Elle se souvient de leurs premiers contacts ; et se demande comment elle en est arrivé là. Elle se souvient pourquoi elle avait eu besoin d’aide.

Essoufflée après un divorce, un mari trop pesant qui se transforma en ex-mari trop présent. Trois enfants : un trio d’adolescents… Trop adolescents ! Qui décidaient d’une semaine à l’autre, d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre de vivre chez leur père où peut être chez leur mère et tout compte fait chez leur père. Les deux garçons ont suivi leur père, la fille est restée près d’elle.

Elle avait ressenti le besoin d’évacuer certaines choses, pour ne garder que les meilleures.

Elle avait alors ouvert l’annuaire et avait choisit son psychiatre au hasard, pour le nom… Pour le prénom peut être. Qui sait ?

Clément Moraine, cela lui plaisait.

Premiers regards, premiers sourires...

C’était il y a trois ans déjà !

Après les banalités psychiatriques d’usages, les transferts et contre-transferts effectués, leurs relations évoluèrent sur autre chose, mais sur quoi ?

Elle se rendait à son cabinet chaque semaine, comme si elle allait prendre le thé avec un ami. Puis elle se rendit compte qu’elle prenait de plus en plus de soins pour s’habiller, se coiffer et se maquiller avant de se rendre à ces rendez-vous hebdomadaires.

Elle constata que ses regards à lui évoluaient. Qu’il ne la regardait plus comme une patiente, mais comme une femme.

Il prit quatre semaines de vacances, c’était il y a six mois.

Quatre semaines durant lesquels le psychiatre ne lui manqua absolument pas, mais l’homme

épouvantablement….

Elle ne voyait plus le médecin en lui, mais simplement ses yeux, ses mains, son sourire. Elle entendait résonner sa voix.

Ne pas chercher plus loin, elle était bel et bien tombée amoureuse.

Le joli cliché ! La patiente amoureuse de son psy… Elle le nia, elle se le cacha, elle chercha même à en rire.

Peine perdue !

Elle attendit pourtant avec impatience son retour, pour être en face de lui et enfin se rendre compte de sa méprise.

Ce n’était que son imagination !

Qu’elle femme ne s’est pas fabriqué un amour imaginaire à un moment où à un autre ? Pour elle toute seule, pour se sentir bien, pour se sentir femme.

Il est revenu. Elle l’a revu. Elle a compris. Elle lui a dit…

-          Vous m’avez manquez et je vous aime Docteur Clément Moraine

Sa réponse fut silencieuse et son regard ironique ; comme s’il n’attendait que ça !

Il la garda dans son cabinet plus longtemps que d’habitude. La laissant s’empêtrer et se dépêtrer toute seule dans cette certitude. Emmanuelle allait bien, elle allait mieux. Elle lui avait avoué l’inavouable et se demandait maintenant se qu’il allait faire de ses révélations.

Et rien ! Il n’en fit rien.

De semaine en semaine ils revinrent où l’un où l’autre sur cette révélation. Clément Moraine ne s’intéressait plus qu’à ça. Tout ce qu’elle pouvait lui dire ne concernant pas ses sentiments pour lui ne retenait absolument pas son attention. Ses poignées de mains étaient plus chaleureuses et ses regards plus appuyés encore.

Emmanuelle avait l’impression désagréable d’être un pauvre animal pris dans les mailles d’un filet au pieds d’un chasseur qui allait l’abattre ou la libérer.

Et ce,  jusqu’à aujourd’hui.

Jusqu’à ce qu’elle lui dise qu’elle n’était jamais tombée amoureuse d’un glaçon avant lui…

Et que si, sur son conseil elle avait lu « L’avenir d’une illusion » de Sigmund Freud, elle comptait bien elle donner un avenir à son illusion...

Enchaînant sur :

-          J’aurais voulu vous rencontrer ailleurs. Dans d’autres circonstances. Ne jamais avoir été votre patiente, puisque votre éthique vous interdit toute approche. Comment vous faire comprendre qu’il ne s’agit pas d’un banal transfert ? Comment vous faire réaliser que je vous aime vraiment ?

Et de là avait découler la sentence :

-          Cessez de venir me voir pendant un an et nous en reparlerons !

Maintenant, elle se sent à la fois perdue et décidée.

Elle lève les yeux et son regard tombe sur les livres qu’il lui avait conseiller au fil de leur rencontres. Elle décide de s’attaquer d’abord à cette étagère.

Un carton et leur peu de ‘souvenirs’ disparaît.

-          Maman !

-          Ici chérie !

-          Bonsoir maman. Qu’est ce que tu fais ?

Sa fille se penche sur le carton et saisie un des livres.

-          Pourquoi les retires tu maman ? Tu adores ces bouquins !

-          Oui, justement.

-          Pardon ?

Emmanuelle prend sa fille par la main et la conduit jusqu’au canapé, s’installant tout près d’elle.

-          Je vais partir quelque temps Elise.

-          Quoi ? Mais où ? Et pourquoi ?

-          Où, je ne sais pas encore. Dans le sud probablement. Et pourquoi, je pense que cela ne regarde que moi.

-          Et combien de temps exactement ?

-          Un an !

-          Maman !

-          Je ne suis pas que maman Elise et je pense avoir rempli ce rôle. Tu es un peu grande ne penses tu pas pour gémir parce que ta mère s’absente.

-          Tu appelles ça s’absenter. Voilà tu ‘t’absentes’ un an et je dois trouver ça normal !

-          A vingt et un ans, je pense que tu es parfaitement capable de te débrouiller sans moi, non ?

-          Et Paul ? Et ton travail ? Et mes petits frères ? Et Papa…

-          Elise ! Ton papa est majeur que diable ! Il n’a nullement besoin de moi. Maxime et Alexandre viennent de fêter leur 18 ans, et ils survivent parfaitement bien chez leur père que je sache…Paul c’est mon problème. Et mon travail… Une année sabatique et puis voilà !

En fait, elle n’avait pas pensé à Paul. Paul n’existe plus vraiment pour elle depuis… Depuis six mois.

-          C’est sans appel ?

-          C’est sans appel mon chaton.

-          Très bien et tu pars quand ?

-          Le plus tôt possible.

-          Bein voyons…

Elise quitte la pièce à bout d’argument. Elle connaît bien sa mère et ses décisions.

En fait Emmanuelle réalise qu’elle n’avait rien prévu, rien prémédité que ses réponses sont venues spontanément, mais, après tout elles n’étaient pas si mauvaises.

Reste Paul… A lui, elle devra tout dire où presque, lui redonner sa liberté lui semble la moindre des choses. Quatre ans qu’il lui demande de l’épouser, quatre ans qu’elle lui répond qu’elle ne croit plus en ces choses là, que le grand amour n’existe pas et quatre ans qu’il s’évertue à lui faire plaisir avec des fleurs, des cadeaux, des week-end et des dîners aux chandelles.

Ils font l’amour sans passion, Emmanuelle surtout.

Elle décroche son téléphone.

-          Paul

-          Emmanuelle, quelle bonne surprise. Comment vas tu ma chérie ?

-          Est ce que tu peux passer. Maintenant !

-          Bien sur, mais tu ne m’as pas habitué à tant d’empressement…

-          Ne t’emballe pas. Je t’attends.

-          Je t’aime

-          A tout à l’heure !

Emmanuelle sait que dans vingt minutes au plus tard, il sera là. Peu de temps pour préparer les mots. Ceux qui feront le moins de mal. De toute façon tout est sa faute à elle.

Un plateau : une bouteille de whisky, deux verres. .

-          Nous en aurons besoin tous les deux…

A peine le temps de se recoiffer et se remaquiller, Paul est là.

-          Entre Paul

-          Bonsoir mon ange

Il s’apprête à la prendre dans ses bras, Emmanuelle recule.

-          Tu sais que ton regard ne me dis rien qui vaille

-          Assieds toi s’il te plait.

Elle ressent le malaise de Paul et s’en veut déjà, elle leur sert un verre et se lance dans une explication succincte à peu près plausible. Paul repose son verre et lui prend les mains.

-          Tu es en train de m’expliquer que tu vas partir plusieurs mois, je ne sais où. Pour faire je ne sais quoi parce que tu as décidé de mettre ton psy dans ton lit l’année prochaine. J’ai bien tout compris.

-          Grosso modo, c’est un peu ça !

-          Tu es sure que tu vas bien ?

-          Oui !

-          Bien sur ! Tu me quittes moi et toute ta famille, pour un potentiel amant, dans une éventuelle vie future. Et tout ça pour une stupide phrase qu’il a certainement oubliée à l’heure qu’il est. Et tu vas bien !

Paul était maintenant debout, appuyé contre un mur, le regard vague, le visage défait.

-          Paul, tu as toujours été avant tout mon ami, alors essaie de me comprendre.

-          Oh, je sais que je n’ai toujours été que ton ami, preuve en est… Mais ne me demande pas de te comprendre Emmanuelle, personne ne peux comprendre ça.

-          Si, moi…

-          Ecoute moi bien Emmanuelle. Cet homme a vu et voit des dizaines de patientes, sans doute toutes plus où moins amoureuses de lui… Excuse moi d’utiliser des clichés mais je n’ai que ça sous la main. Et tu imagines, pour je ne sais quelle raison que toi, tu es l’élue ! Je ne doute pas de ton pouvoir de séduction, j’en ai fait les frais, mais là, c’est de la science fiction mon trésor. Tu as quarante ans et le pouce !

-          Ne sois pas mufle s’il te plait. Si je me trompe tant pis pour moi. Mais j’irais jusqu’au bout Paul.

-         

Il se dirige vers l’entrée, récupère son manteau et ouvre brusquement la porte. Suivit de près par Emmanuelle.

-          Alors à dans un an. Tu auras besoin de quelqu’un pour te ramasser à la petite cuiller et rassures toi, pars tranquille, je serais là ! Au revoir Emmanuelle.

-          Paul…

-          Je t’en prie n’en rajoute pas. Je quitte cette maison et la quatrième dimension où tu as décidé de te réfugier. Bonne chance !

Et s’il avait raison, si tout cela n’était qu’une utopie…

-          Bravo Maman !

-          Tu n’as rien d’autre à faire Elise que d’écouter aux portes.

-          Tu es amoureuse d’un autre. C’est ça l’histoire. Maman tu as… Quarante et un an !

-          Si vous arrêtiez de me rappelez mon age comme si je l’avais oublié, vous me rendriez un fier service, je ne suis pas encore sénile.

-          Mais tu es amoureuse…

-          Oui, là ! Ce n’est pas encore interdis à MON age.

-          Non, mais c’est risqué.

-          Va dans ta chambre Elise. D’ailleurs, je vais dans la mienne.

-          Et le dîner…

-          Bon entraînement mon chat, étant donné que tu devras te préparer tes repas toi même pendant un certain temps. Bonne nuit !

Une fois dans sa chambre Emmanuelle réalise qu’elle est épuisée, que cette journée en valait bien dix  et que celles à venir ne se présentent pas non plus comme des plus reposantes. Elle s’endors pour une nuit qu’elle espère sans rêve.

Posté par evildiane à 13:26 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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